Le transfert, le transfert… et si ça déraille complètement ?

Si l’analyste n’arrive plus à l’être, et s’il n’a pas l’humilité, l’éthique suffisante ou la santé psychique pour s’en apercevoir, y travailler ou, le cas échéant, mettre un terme à l’analyse qui le met en difficulté, que devient-il ? Un danger !
Ce dernier article traite des déraillements irréversibles du transfert, ou quand la personne dite « analyste »… déchoit. Non de cette déchéance symbolique survenant à point nommé, de manière naturelle, par la vertu du travail analytique : tel un fruit patiemment mûri tombant de l’arbre, celle-ci libère l’analysant de ses illusions transférentielles, après que soit né en lui l’espace suffisant pour accéder à cette sensation d’être pleinement sujet. Mais je parle ici de cette déchéance active où la personne analyste trahit elle-même sa position.
Quand il n’y a plus d’analyste, que reste-t-il ? Quelle est la pire trahison de la promesse psychanalytique ? Quelles conséquences pour les analysants ? Ici, nous allons plonger dans l’envers du divan, ou quand celui-ci ne porte plus, mais piège… et prédate.
L’Inconscient est infantile…
… et celui de l’analyste ne l’est pas moins qu’un autre. Voilà pourquoi celui-ci est tenu en coulisses, quoique mis activement au service des analyses en cours.
Face à la demande inconsciente infantile de l’analysant, exprimée dans l’amour ou la haine qu’il adresse aux figures que l’analyste remobilise pour lui, le pire serait que le psy lui-même réagisse non plus en tant que tel, mais directement par son inconscient, en répondant à celle-ci… par sa propre demande infantile !
Il ne s’agit pas de concevoir l’Inconscient comme le siège naturel de perversions, pulsions ou désirs qu’il conviendrait de tenir en laisse, dans une conception morale classique. Mais l’émancipation véritable ne consiste pas pour autant à ne jurer plus que par toute manifestation de l’Inconscient.
L’Inconscient n’est ni tout bon, ni tout mauvais. Il n’est d’ailleurs ni l’un ni l’autre. Ce que nous abritons là, au fond de nous, n’est ni à diaboliser, ni à sacraliser.
Entre l’oppression de la morale et la promesse d’une libération sans borne, brandie comme un étendard par cette figure pseudo-rebelle qui n’est autre, bien souvent, que l’agent de la perversion, qu’existe-t-il ? Tout un champ de possibles où un certain « savoir-désirer » peut s’exercer de manière jubilatoire ! Et c’est, à mon sens, la grande affaire de la psychanalyse, un trésor que l’analyste peut aider à découvrir.
Mais comment peut-il en espérer transmettre quoi que ce soit si lui-même prend ses fantasmes à la lettre, ne s’occupe plus d’en extraire la manne, cette énergie désirante qu’il lui aurait fallu réinjecter dans les analyses qu’il accompagne ? Faute d’acte analytique, le voilà qui passe à l’acte, tout court.
… et le désir est labile
Ce qui se met en mouvement dans l’Inconscient, aussi féroce qu’innocent, est éminemment légitime et signifiant. Mais ce que l’on éprouve et fantasme, aussi légitime et signifiant soit-il, n’est pas toujours appelé à se réaliser ou en tout cas, pas nécessairement tel quel. C’est la raison pour laquelle Freud a pu parler de « sublimation » comme d’un aboutissement des pulsions (sexuelles) quand celles-ci parviennent à se mettre au service d’un dessein culturellement valorisé ou jugé plus noble que leur destin premier.
Afin de rompre avec toute idée de hiérarchisation des diverses modalités psychiques ainsi qu’avec la problématique notion de pulsion chez Freud, issue d’une conception biologisante de la Psyché, je préfère, quant à moi, parler de la fascinante labilité du désir.
Nos fantasmes ne sont que les formes provisoires et souvent métaphoriques du désir, produites par notre imagination, nécessairement limitée (au regard de la richesse du Réel).
Un même désir peut s’élaborer sous une forme, puis se défaire, retourner à l’état de latence, puis en prendre une autre, et une autre encore, à l’infini. Ces esquisses en mouvement perpétuel peuvent se désagréger, se réorganiser de multiples façons, et prendre parfois des formes nées de l’alliance entre imaginaire, réel et éthique, aboutissant à un objet de désir ou une visée.

Les fantasmes sont à accueillir comme les manifestations momentanées d’un Inconscient qui n’est, par définition, ni sain ni malsain. Ce qui s’avère malsain ou pervers, ce sont les situations où conduit une mauvaise lecture, voire un manque cruel de recul vis-à-vis de ces manifestations fantasmatiques. Un fantasme n’est qu’une image, une empreinte recelant l’indice ou l’ombre d’un objet de désir qui demeure à élaborer.
Si l’analyste lui-même ne fait plus ce travail pour ses propres fantasmes, non seulement il n’est plus en mesure de transmettre cet art, mais il risque de mettre en péril un espace analytique qui n’est pas le sien.
Vision d’horreur
Imaginons une personne en place d’analyste, qui n’arriverait plus à mettre son éprouvé au service de son désir d’analyste, autrement dit au service des analyses qu’il est censé accompagner. Ces analyses ne sont pourtant pas d’abord la sienne. Pas « d’abord », même si celles-ci travaillent aussi, nécessairement, sa propre psyché et nourrissent, quoique indirectement, son analyse personnelle. Mais elles n’en sont pas le lieu.
Or, un tel « analyste » prendrait ce qui se présente à lui pour ses désirs et y céderait, ces derniers passant au devant de son désir d’analyste.
Par exemple, toute à son désir de s’exprimer, d’être en lien, cette personne se mettrait à parler d’elle, de sa vie, de ses doutes, de ses aspirations, dévorant l’espace de parole de son analysant. Ou bien elle détournerait les séances pour le compte de son propre narcissisme, se mettant en valeur, faisant continuellement part de ses théories, enfermant l’analysant dans des interprétations trop construites ou trop assertives pour qu’il soit aisé à ce dernier de les réfuter.
On peut aussi imaginer cet « analyste » se permettant de donner des conseils à tout va, jouant au maître d’école, de vie, de tout et finalement, suggérant ses propres désirs à l’analysant, au risque que ce dernier les prenne pour les siens.
Il s’agit là d’une emprise. Une emprise dont l’analysant, loin de se révolter ou de quitter le cabinet devenu lieu d’abus, aurait tout le mal du monde à se défaire. Surtout s’il éprouve la sensation de bénéficier, en cela, d’un statut à part, d’un traitement d’exception. En d’autres termes, d’être l’« élu » de son « analyste ». Une bien triste élection, lui valant de connaître avec son psy une intimité, certes, inattendue. Comme si analysant et analyste formaient une sorte de couple que le reste du monde, objet d’un mépris souvent cultivé en pareil cas, serait incapable de comprendre : le secret autour d’une telle déviance se trouverait, ainsi, bien gardé.
En d’autres termes, cette personne, déchue de sa position d’analyste, se retrouverait à exprimer sa demande infantile de mille et une manières, tout en cherchant à la satisfaire en adulte, autrement dit, en consommant son analysant.
Or, « Je ne goûterai pas de cette chair » sont les mots inscrits comme une évidence dans le cœur de tout analyste véritable, un peu comme dans celui de tout parent sain et aimant à l’égard de son enfant. Et cette comparaison n’a rien d’un hasard…

Il pourrait s’écouler des années avant que l’analysant recouvre ses esprits et son autonomie psychique. Pendant ce temps, cette personne victime paierait ses séances, croirait peut-être aller mieux, se retrouverait possiblement dans une espèce d’état second permanent, quasi-euphorique. Plus dure serait la chute, à l’heure du réveil…
La trahison suprême de la promesse analytique
J’aimerais pouvoir m’en tenir à la métaphore. Mais hélas, il se pourrait que cette « consommation » de l’analysant se fasse jusque dans le réel des corps. Ainsi, dans un moment d’agacement, on pourrait imaginer cet « analyste », devenu cannibale, s’énervant, opérant des forçages, aller jusqu’à secouer physiquement son analysant, le mettre à la porte… Ou encore, dans un élan d’enthousiasme, le prendre dans ses bras, l’embrasser, voire coucher avec lui.
Et là, nous touchons sans doute au pire de ce qui peut constituer la trahison de la promesse analytique : un attentat commis sur le corps même de l’analysant, la violation de son droit à suivre en toute sécurité le processus analytique, qui comporte nécessairement une régression psychique, avec des moments de crises et/ou de tentatives de séductions de tout type vis-à-vis de l’analyste.
Cet « analyste », qui passerait à l’acte continuellement, serait donc tout occupé à satisfaire ses désirs personnels au mépris des besoins de son analysant, le passage à l’acte sexuel commis par l’analyste sur la personne en analyse étant l’abus ultime auquel aboutissent naturellement les abus précédemment évoqués et qui n’en sont, en vérité, que les prémisses.
J’aimerais pouvoir dire que cela n’arrive jamais, et continuer tranquillement à rédiger cet article au conditionnel : mais, hélas, cela arrive. Pas à n’importe quel « analyste », ni d’ailleurs à n’importe quel analysant, comme nous allons le voir… Et certes, toute l’éthique psychanalytique vise justement à prémunir analyste et analysant d’une telle dérive : rappelons donc qu’il s’agira ici de se pencher sur un cas extrême, à la marge de la pratique ordinaire, même si, dans toute l’histoire de la psychanalyse, cela n’est malheureusement pas arrivé qu’une fois. Quand bien même, celle-ci aurait été de trop. Mais justement parce que cela est arrivé, et arrive encore, la dimension systémique possible d’une telle catastrophe est à interroger.
Un comble
Si le malaise est déjà grand quant aux abus de pouvoir qu’un professeur, un curé ou un médecin peut commettre, qu’en dire d’un soi-disant psychanalyste ? Les parents maltraitants eux-mêmes ne font, bien souvent, que reproduire à leur propre insu des violences subies. Or, il n’existe aucune loi contraignant de suivre une formation en parentalité ou une psychanalyse au préalable. Pas plus qu’il n’y aurait de moyen fiable de vérifier qu’une formation ou qu’une psychanalyse ait véritablement eu lieu.
Mais un psychanalyste ? Il est non seulement tenu d’avoir été formé, à commencer par son propre travail analytique, mais de le poursuivre toute sa vie. De plus, il est censé, plus que n’importe qui, travailler au cœur des conséquences des violences, notamment sexuelles, comme le rappelle Bruno Clavier dans son livre intitulé Ils ne savaient pas, paru chez Payot en 2022. C’est du moins ce qui devrait constituer le « nerf de la guerre » de tout psychanalyste, de sa formation comme de son combat de tous les jours.
Par définition, il est aisé de poser ceci :
Tout psychanalyste se tient nécessairement du côté des enfants maltraités et s’occupe des conséquences de ces violences à l’âge adulte.
Par conséquent, comment une personne dite « analyste » pourrait-elle se retrouver du côté des abuseurs ? L’actualité est pourtant saturée d’affaires de ce genre. Longtemps passés sous silence dans les milieux psychanalytiques, ces abus sexuels ont cependant toujours existé. Grâce au contexte de notre époque particulièrement sensible à cette question, du fait notamment du mouvement #MeToo, l’omerta qui régnait jusqu’alors se lève enfin, comme partout ailleurs.
La question de l’inceste dans le cadre analytique
Prenons donc l’exemple de cette personne analysante se sentant l’élue de son « analyste » du fait d’accéder à une intimité sexuelle avec lui, prise dans le discours classique suivant : « Nous, nous savons. Mais les autres ne peuvent pas comprendre le lien qui nous unit. Mieux vaut le taire ». Cette situation n’a-t-elle pas quelque air de ressemblance avec la situation d’un enfant incesté ?
Il est connu que, se croyant particulièrement aimé, choisi, voire élu, l’enfant victime interprète l’abus comme une preuve d’amour, voire un excès d’amour de la part de son parent. En effet, l’idée que la personne censée le protéger et l’aider puisse être aussi celle qui l’agresse et l’abuse est inassimilable.
Or, le contexte analytique, nécessairement régressif, reproduit imaginairement l’asymétrie de la relation filiale, propice à revêtir l’analyste, sur une certaine dimension, d’une figure parentale. Mais sur une autre, l’analysant aborde aussi la personne de son analyste en adulte, avec toute la maturité sexuelle qui est la sienne. C’est pourquoi il arrive que celui-ci nourrisse désirs et tendres sentiments à son égard.
Dès 1915, quand il publie l’article « Observations sur l’amour de transfert », Freud met en garde les psychanalystes : « Lorsqu’une patiente tombe amoureuse de son analyste, celui-ci doit considérer que l’amour de la patiente est déterminé par la situation analytique et non par les avantages personnels dont il peut se targuer, qu’il n’a donc aucune raison de s’enorgueillir de cette « conquête », comme on l’appellerait en dehors de l’analyse. » Et plus loin, il poursuit : « Le traitement doit se pratiquer dans l’abstinence […] Le médecin doit se garder d’ignorer le transfert amoureux, de s’en effaroucher ou d’en dégoûter le malade, mais également, et avec autant de fermeté, d’y répondre. Il convient de maintenir ce transfert, tout en le traitant comme quelque chose d’irréel, comme une situation qu’on traverse forcément au cours du traitement ».
Cet amour est donc, dit-il, irréel : cette « conquête » n’en est pas une. Pour aller plus loin, on peut considérer qu’y répondre serait comme commettre un inceste, lui-même certes tout aussi irréel.
Mais alors, qu’est-ce qui est réel ? Les sentiments que ressent l’analysant le sont, assurément. La réponse imaginairement incestueuse de l’analyste, dupe ou pervers, à un tel amour produit elle aussi bel et bien un réel : une situation abusive, fondée sur la confusion des langues, pour reprendre Ferenczi, une véritable redite traumatique de l’inceste.
Mais, après tout…

Après que le jeune Jung ait cédé à la passion avec sa première analysante, l’illustre Sabina Spielrein, et commencé d’en payer le prix fort, Freud, à qui Jung n’avait pas osé dire toute la vérité, lui répond : « Être calomniés et roussis au feu de l’amour avec lequel nous opérons, ce sont les risques de notre métier ».
Néanmoins, la question demeure de savoir si une véritable histoire d’amour entre analyste et analysant est possible. Bien sûr, le pire serait de ne pas interrompre l’analyse et de tout mélanger : amour, sexualité et séances, l’analysant se retrouvant alors à payer certaines séances… consacrées à faire l’amour sur un divan complètement détourné de sa fonction ! Le moment de la rupture est, dans ce cas, toujours celui d’un réveil traumatique terrible.
Il existe cependant de rares cas de couples durables s’étant formés à l’issue d’une rencontre psychanalytique : au mieux, le protocole préconisé par certaines associations aura peut-être été respecté, à savoir d’adresser la personne analysante à un autre psychanalyste, et d’attendre plusieurs années avant que chacun réinterroge ses sentiments et qu’une décision soit prise.
Crier à ce qu’on pourrait qualifier d’« inceste psychanalytique » en pareil cas n’est-il pas un abus de langage ? Après tout, on pourrait rappeler, à raison, qu’il n’existe aucune endogamie réelle : analyste et analysant sont, dans le réel, deux adultes qu’aucun lien de sang n’unit. Il ne s’agit donc rien d’autre que d’un inceste imaginaire.
Certes. Mais tout aussi imaginaire soit-il, et justement parce qu’il est imaginaire, je maintiens que cette sorte d’inceste, analytique, n’en est pas moins bel et bien une : c’est toujours dans l’imaginaire que tout prend sens, tout comme un même geste, une même caresse prodiguée, par exemple, par un père à sa fille peut avoir un sens de simple tendresse, ou revêtir un sens terriblement incestueux dans tel autre contexte familial. De plus, l’Inconscient se moque pas mal du réel (du réel de l’exogamie, en l’occurrence).
Enfin, même dans le cas où les deux protagonistes respectent le protocole, on pourra toujours se demander si l’analyste, ayant originairement pris place dans la psyché en tant que tel peut si facilement en être délogé, quel que soit le temps écoulé : cette personne ne restera-t-elle pas toujours, sur une certaine dimension de la relation, l’Analyste pour tout ex-analysant ? D’autant que, dans le cas d’une romance ayant précocement interrompu le travail, la dissolution du transfert n’ayant pu s’accomplir, n’est-on pas assuré qu’il en reste, pour le moins, quelques résidus vivaces ? Et tant que cet amour, né du transfert, est présent, n’en est-il pas lui-même la preuve ? Sur quels autres fondements un tel couple pourrait-il espérer se construire ?
Mais, après tout, pourrait-on rétorquer encore, les couples ordinaires sont-ils toujours plus heureux ou plus sains ? L’union de deux personnes ayant, par exemple, une différence d’âge équivalent à une génération n’est-elle pas, elle aussi, propice à remettre imaginairement en jeu quelque chose relevant de l’inceste ? Et de manière plus générale, un couple, quel qu’il soit, peut-il espérer se bâtir sur des fondements exempts de toute névrose ?
À coup sûr, c’est une fable qu’un tel couple (ex-analyste/ex-analysant) ne pourra raisonnablement pas se raconter…
Le terreau de tous les dangers
M’emparant de cette question, peu documentée, il faut bien le dire, car on touche là sans doute à ce qui relève d’un tabou, et si je m’en réfère à divers articles ayant osé l’aborder, la prévalence statistique semble écrasante quant aux trois points suivants :
Premier point : dans la majorité des cas, on constate qu’il s’agit de femmes reçues par des analystes hommes.
Il faut donc en convenir : le milieu de la psychanalyse ne semble pas avoir été exempté du patriarcat et de ses ravages ordinaires. Le « sujet supposé savoir » que l’analysante place en l’analyste donne à celui-ci un pouvoir immense. La dissymétrie inhérente au dispositif analytique peut donc offrir un terreau idéal pour reproduire les rapports de pouvoir et les logiques ordinaires de la domination, et particulièrement masculine.
Second point : le recensement des cas montre qu’il s’agit généralement d’une femme analysante en formation, c’est-à-dire « aspirant au fauteuil ».
L’analyste est donc généralement un homme, dont la fonction première se double de celle de « formateur ». Avec l’accession de l’analysante-analyste en devenir à une forme de réciprocité risquant de menacer l’asymétrie constitutive du dispositif, les lignes de la relation bougent. Or, il s’agirait, pour l’analyste, de ne pas tout confondre.
L’analysante est peut-être une analyste en devenir, et à ce titre, la relation semble se doter d’une dimension nouvelle de réciprocité. Mais c’est justement la raison pour laquelle il me semble important de maintenir l’asymétrie de cette relation – qui demeure de nature analytique et ne doit jamais être perdue de vue comme telle.
Et c’est aussi une des raisons pour lesquelles il est souvent préconisé que l’analyste didacticien soit une personne distincte de l’analyste. Mais dans le cas où il s’agit de la même personne, l’analysante est d’autant plus fragilisée, dépendante, qu’elle désire accéder au fauteuil de l’analyste. Dans le transfert, le désir d’avoir l’analyste se cache souvent derrière celui d’être l’analyste.
À cela, pourtant, rien d’extraordinaire. Mais si l’analyste en est dupe, prend ce désir à la lettre sans l’interroger, voire l’encourage, qu’est-il véritablement en train de faire ?
Alors qu’une fin d’analyse s’accompagne d’ordinaire de la dissolution du transfert, celui-ci en semble loin ! De toute évidence, le transfert bat son plein, et l’analyse est loin d’être terminée.
De plus, je crois que « résoudre » ou « dissoudre » un transfert n’est autre qu’avoir cessé d’être dupe de son transfert comme de sa résolution totale. Il ne suffit pas, pour l’analyste comme pour l’analysante, d’avoir cessé d’être sans recul quant à sa propre demande infantile. Car il serait tout aussi naïf de croire qu’on puisse être au-dessus de celle-ci. Ou qu’il existe quelque chose d’autre que du transfert entre humains.
Avoir « fini son analyse » n’est peut-être rien d’autre qu’avoir cessé de croire être adulte. Se reconnaître enfant pour une part et pour toujours, et s’en savoir potentiellement dépassé, à tout moment. En d’autres termes, c’est avoir cessé de croire en une maîtrise possible, par la conscience rationnelle, de l’Inconscient et de ce qui s’y joue. C’est savoir que nul ne peut se prétendre au-dessus des imaginaires qui, dans toute relation, se tissent entre inconscients.
Quand on a véritablement intégré cela, il me semble, tout au contraire, qu’on n’a plus aucune envie de « jouer avec le feu » : tout analyste qu’on soit, et justement parce qu’on l’est, on se sait potentiellement vulnérable. Ou, en tout cas, loin d’être invincible.
Si l’analyste n’en est pas dupe, il redoublera de prudence, d’autant plus avec toute analysante en formation. Car il faut se méfier du désir d’analyste : est-il véritable ? Ou n’est-il qu’un déploiement transférentiel de plus ? Du désir d’analyste au désir pour l’analyste, il n’y a parfois qu’un tout petit pas, mais aussi, possiblement, une grande confusion.
Par ailleurs, ne pourrait-il s’agir d’un désir encouragé, voire initié par l’analyste lui-même ? Car le désir pour l’analyse de cette personne peut lui aussi glisser d’un tout petit pas vers le désir pour cette analysante, surtout si elle est en passe de devenir consœur : n’est-ce pas une perspective autorisant davantage à la fantasmer en amante ?
Dans ce contexte sulfureux, l’analysante-analyste en formation sera, de surcroît, amenée à rencontrer son psy dans d’autres cadres que celui du cabinet : colloques, séminaires ou groupes de travail dans l’association à laquelle il appartient. Elle le verra donc évoluer avec ses pairs, projetant cette promesse de réciprocité sur le point d’advenir, avec la sensation galvanisante d’être enfin autorisée à passer la tête dans les coulisses de ce personnage si longtemps demeuré mystérieux.
Tout en le conservant comme une figure d’autorité, de nature de surcroît professorale, l’aura de celui-ci ne fera que s’épaissir et enfler le transfert amoureux dont il fait l’objet.
Même s’il s’avérait que le désir du fauteuil était bien le sien, et même si cette analysante devenait un jour une analyste confirmée et reconnue, il me semble qu’elle ne serait jamais une consœur comme une autre : elle aura été et restera toujours, aussi, l’analysante d’autrefois. Il s’agirait de le garder à l’esprit. Car, en un sens, l’analyste demeurera toujours l’Analyste pour elle : aucun discours rationnel ne pourra en effacer la trace inscrite dans l’inconscient de celle-ci.
Troisième point : il semblerait que, dans une majorité de cas, ces femmes aient subi des abus et ce dès l’enfance, relevant de l’inceste (climat incestuel compris).
C’est évidemment tragique, car les personnes ayant été victimes d’inceste sont plus à risque que quiconque de tomber dans un tel piège. Leurs perceptions sont brouillées, elles n’identifient pas ou mal le danger. Pire : elles ont particulièrement soif de reconnaissance, d’élection, croyant y voir la possibilité d’une restauration narcissique, d’une justice qui leur serait enfin rendue.
Or, nous sommes spontanément attirés par ce que nous avons connu ou qui y ressemble, mais qui nous paraît en promettre une version heureuse, saine, libératrice et réparatrice. Évidemment, c’est une illusion. Il semble que les analysantes victimes soient particulièrement fragilisées par leur attirance pour les profils séducteurs, charismatiques, promettant monts et merveilles, envoyant à tout va les signaux souvent irrésistibles de la jouissance fusionnelle.
Ces femmes ne sont pourtant ni « en sucre » ni des « victimes » en soi, comme s’il s’agissait d’une identité. « Victime » n’est pas une identité : on est toujours « victime de » quelque chose. C’est un état, de fait, dans lequel nous pouvons tous ponctuellement nous trouver, un jour ou l’autre.
Rappelons que le cerveau humain a été façonné par la sélection naturelle pour résoudre des problèmes. Il est donc tout naturel d’être attiré par les situations réitérant les conditions du problème qu’il s’agit de résoudre : ce point du développement où l’histoire a figé le sujet souffrant.
En d’autres termes : ce n’est jamais de n’importe qui que l’on désire être aimé, mais de la figure problématique par laquelle on a été blessé dans l’enfance, car c’est justement aussi la raison pour laquelle elle semble si potentiellement réparatrice dans sa version actuelle, sous les traits d’une personne qu’on revêt d’une certaine aura. Il ne s’agit donc pas de bêtise ou de naïveté chez ces femmes : elles sont généralement, tout au contraire, particulièrement intelligentes ! Mais toute leur habileté sera mise au service de la justification de la déviance de leur analyste et de cette relation « analytique extra-ordinaire », jugée comme incompréhensible au commun des mortels.
Naïf… ou prédateur ?
S’il s’agit d’un analyste qui cède à ce qu’il prend pour des « sentiments amoureux », faute d’avoir suffisamment élaboré son contre-transfert, il s’agira d’une faute professionnelle grave et d’une violation de l’éthique de la psychanalyse dont on peut néanmoins espérer qu’il se souviendra des conséquences.
Dans le cas d’un récidiviste, l’hypothèse qu’il puisse s’agir d’un mode opératoire compulsif, autrement dit d’un véritable système de prédation, devient envisageable. Le profil de tels analystes n’est cependant pas toujours à mettre sur le compte d’une perversion pure et simple : certes, les analystes pervers existent.
Mais il peut aussi s’agir d’une immaturité affective, constitutive de certains états limites, comme dans le cas de la personnalité narcissique. L’analyste peut alors sincèrement croire se préoccuper d’éthique, à sa façon.
Il s’agit souvent, dans ce cas, de psychanalystes reconnus, bénéficiant d’une certaine aura dans les milieux analytiques, s’avérant parfois des théoriciens brillants, audacieux, eux-mêmes persuadés d’œuvrer pour l’évolution de la psychanalyse : croyant en bouger les lignes pour le meilleur, ils les pulvérisent toutes, et souvent pour le pire.
En vérité, un tel « analyste » est lui-même dupe de ses propres enjeux de jouissance et aperçoit rarement tout l’arsenal théorique qu’il déploie pour se justifier à lui-même et aux autres ce qui n’est autre que des abus, dont il abordera les conséquences avec la même cécité.
Dans les milieux psychanalytiques, c’est un profil qui a tendance à déranger autant que fasciner, et une certaine omerta a pu s’observer. On a pu entendre, par exemple, ce genre de phrases : « Oui mais il faut le comprendre : il se dévoue tellement à la cause psychanalytique qu’il n’a pas le temps de faire des rencontres en dehors de son métier ». Ou encore : « Oui mais tous les grands noms de la psychanalyse ont toujours fait quelques dégâts, on ne peut pas être inventif théoriquement sans prendre de risques. »
Et c’est ainsi que se maintient, par le fantasme du « héros dévoué à la cause » ou celui du « génie qui fait exception à la règle commune » auquel on est prêt à pardonner de graves fautes professionnelles, la défense de l’inacceptable.

En vérité, il peut aussi s’agir d’analystes n’ayant aucune foi en leur seul pouvoir de séduction hors contexte d’emprise, la situation analytique leur valant de faire l’objet d’une admiration inespérée, au regard des situations de la rencontre ordinaire. Il se peut aussi qu’ils aient eux-mêmes subi des abus dans leur enfance qu’ils reproduisent, n’ayant pas réussi à les dépasser suffisamment. Ou bien de personnes n’ayant pu intégrer la Limite correctement, du fait de parents échouant à la leur transmettre efficacement, leur offrant peu ou pas de quoi se structurer.
Il peut encore s’agir d’un psychanalyste traversant dans sa vie personnelle une tragédie : en pleine crise existentielle, le voilà fragilisé. Cela peut avoir des conséquences sur sa pratique, d’autant plus graves s’il n’a pas été suffisamment formé, autrement dit s’il n’est pas allé suffisamment loin dans sa propre analyse. S’il vit un effondrement, on peut alors imaginer qu’un tel analyste soit momentanément en grande difficulté pour tenir bon dans sa position.
Au fond, peu importent les raisons variables, conscientes ou inconscientes d’un tel « analyste » : il n’est nullement besoin d’imaginer nécessairement un monstre pour conduire à une situation qui, elle, assurément, est monstrueuse.
Conséquences
Si l’inceste est la trahison suprême de la promesse parentale, un passage à l’acte sexuel commis par la personne en place d’analyste sur la personne analysante me semble s’apparenter à un crime d’inceste, et constitue assurément la trahison suprême de la promesse psychanalytique.
Que dire d’une personne ayant subi les deux ? C’est tragique : comment pourra-t-elle de nouveau faire confiance à quiconque prétendra œuvrer « pour son bien » ?
Ce n’est heureusement pas impossible. Il se peut qu’elle finisse par trouver un jour un cadre analytique solide par lequel tout rebâtir et conquérir enfin sa vraie vie. Mais que de souffrances avant de pouvoir en arriver là… Et que de pièges…
À ce titre, le témoignage poignant d’Eva Thomas, première à avoir osé s’exprimer directement sur la question de l’inceste paternel en 2021, dans son roman autobiographique intitulé Le viol du silence, rend tragiquement compte de cette trahison répétée par les thérapeutes rencontrés.
Dans l’écrasante majorité des cas, hélas, les conséquences s’avèrent désastreuses. L’Histoire de tels cas répertoriés montre, en effet, une récurrence : ça se finit rarement bien pour les analysant(e)s !
Ce genre d’idylle est presque assurément synonyme de ravages : angoisses, dépression, suicides ou idées suicidaires accompagnent le renforcement du trauma d’origine, dans la majorité des cas. C’est généralement au moment de la rupture que ce nouveau trauma se scelle. L’« idylle » prend alors son véritable nom : abus.
Le prix du refoulement freudien
Mais dénoncer ne suffit pas : encore faudra-t-il oser, avec Marie Balmary, autrice de l’ouvrage intitulé L’homme aux statues. Freud et la faute cachée du père, faire l’hypothèse d’un enjeu personnel chez Freud à ne pas être allé jusqu’au bout de son intuition première. Autrement dit, se demander d’où vient la possibilité d’un tel comble, et examiner si elle ne prendrait pas source au cœur de la théorie freudienne elle-même, c’est-à-dire pointer ce qui a peut-être, dès le début, manqué d’empêcher, voire encouragé de telles dérives, alors même que Freud parlait du « devoir d’abstinence » du psychanalyste…
L’Histoire de la psychanalyse est entachée de ce genre d’abus : on pourra toujours chercher aux pionniers l’excuse d’avoir découvert, à leurs dépens, la puissance insoupçonnée du transfert (et de son corollaire, le contre-transfert). Mais ce serait faire fi de l’avertissement de l’inventeur de la psychanalyse lui-même qui affirme dès 1915 : « il est interdit à l’analyste de céder ».
De plus, la récidive fait symptôme. A fortiori, les psychanalystes contemporains ont encore moins le loisir de se réfugier derrière un « je ne savais pas » ou « on ne m’avait pas prévenu »!
En quoi et pourquoi la psychanalyse, qui est le lieu par excellence de la prise en compte des traumas sexuels de l’enfance et de leurs conséquences à l’âge adulte, a pu s’avérer le lieu de leur redite ?
Pour le dire en une phrase, ce constat tragique pourrait être le prix exorbitant, que paient encore aujourd’hui la psychanalyse et les analysantes victimes, du renoncement freudien à la théorie de la séduction.
Quand Freud découvre la fréquence à laquelle les pères incestueux s’imposent dans les récits de ses patientes, le doute le prend. Ainsi, n’écrit-il pas à Fliess : « Dans l’ensemble des cas, il fallait incriminer le père comme pervers, sans exclure le mien », et plus loin : « une telle extension de la perversion vis-à-vis des enfants est quand même peu vraisemblable » ?
Subversive, la psychanalyse l’est par nature, mais son inventeur n’a peut-être pas l’âme tout entière d’un révolutionnaire… On peut aisément imaginer un Freud effrayé par une découverte qui le dépasse et qui menace tout l’édifice sur lequel repose la bourgeoisie viennoise… à laquelle il appartient. On peut supposer ainsi qu’ à cet instant, il se retrouve en butte contre ses propres résistances, qu’aucune psychanalyse ne lui permettra de dépasser. Et pour cause : il en est l’inventeur ! Il se passera donc de psychanalyste (même si Fliess en joua, à bien des égards, le rôle pour lui).

Freud pourrait donc avoir éprouvé quelque difficulté à remettre en cause son propre père et à croire à un tel fléau.
Si cette analyse spéculative n’a pour moi ici d’intérêt qu’explicatif, car elle éclaire ce revirement conceptuel d’une manière qui ne me semble pas inintéressante, et aussi séduisante et heuristique soit-elle, il ne s’agit pas de faire à Freud un procès qui, du reste, ne pourrait qu’être pour le moins périlleux et assurément anhistorique. De plus, nul besoin de s’amuser à « psychanalyser » plus avant le pionnier lui-même pour expliquer ce revirement conceptuel : en dehors de possibles raisons personnelles de résister à une telle remise en question du Père, il semble évident qu’à cette époque, Freud ne dispose pas des outils conceptuels ni des données anthropologiques pour penser ce qui, dans la culture patriarcale occidentale, génère nécessairement de l’inceste. Il n’a pas non plus de quoi remettre suffisamment en question le patriarcat lui-même comme modèle. Enfin, lui fait défaut un concept racamien clef, le chaînon manquant qui permet d’articuler la théorie de la séduction à celle du complexe d’Œdipe : l’incestuel.
Car je suis convaincue que c’est justement le climat, plus ou moins incestuel d’une famille qui va colorer les relations, jusqu’à faire naître des fantasmes (voire générer un complexe) qu’on pourra alors qualifier d’œdipiens chez l’enfant, et non l’inverse. En d’autres termes : le fameux complexe d’Œdipe tel que l’a défini Freud ne semble pas une fatalité dans toute famille ni même dans toute culture.
Œdipe a d’abord été trahi
Je ne suis pas la seule ni la première à le penser : de nombreux anthropologues ont largement remis en cause l’universalité du complexe d’Œdipe freudien, démontrant que celui-ci était culturellement construit (cf. les travaux d’anthropologues tels que Bronislaw Malinowski, Margaret Mead, Ruth Benedict et Lévi-Strauss, pour ne citer qu’eux…). De plus, l’ethnocentrisme freudien a largement été pointé (Cf. Georges Devereux, ethnopsychiatre) et l’idée que le complexe d’Œdipe est en réalité un produit des sociétés patriarcales a été aperçu dès Erich Fromm (anthropologue et psychanalyste).
De toute évidence, et telle est du moins ma conviction, les sentiments œdipiens ne préexistent pas : aucun enfant au monde n’en pourrait avoir même l’idée, n’ayant pas la maturité pour identifier ce qui relève du sexuel, pas plus que de ce qui relève de l’interdit, qu’il ne peut deviner.
Œdipe lui-même n’aurait d’ailleurs jamais tué son père ni couché avec sa mère s’il n’avait d’abord été abandonné et, de ce fait, plongé dans l’ignorance par ses parents.
Quand un enfant dit à l’un de ses parents « Quand je serai grand, je me marierai avec toi », il n’est pas en train de dire « j’ai envie de coucher avec toi » mais simplement d’exprimer son envie de conserver cette relation privilégiée qu’il entretient avec cette figure parentale adorée. En creux, il dit peut-être aussi son angoisse de la perdre, se sachant appelé à grandir. De même, quand un enfant découvre ses premiers émois sexuels, par accident, par exemple à la faveur d’un jeu avec l’un de ses parents, il n’est pas en train de se dire : « Tiens, j’ai envie de coucher avec mon parent », il constate simplement le plaisir qu’il en tire, sans aucune conscience des limites qui bordent le tendre et le sexuel, comme le permis et l’interdit des relations, dont il a cependant un droit absolu d’être informé. Il incombe au parent de les lui signaler, avec clarté et douceur, sans ambivalence ni affolement. Ne pas le faire est un abandon. Le faire en s’horrifiant de l’enfant est une autre forme de maltraitance.
A fortiori une personne analysante, mature sexuellement, engagée dans un travail auprès d’une personne analyste qu’elle aurait très bien pu rencontrer dans un autre contexte, et pour peu que le genre ou les particularités de celle-ci génèrent fantasmes et désir chez elle, aura toutes les chances d’entrer dans des tentatives de séduction à son égard. La responsabilité de l’analyste est alors pleinement engagée.
Lorsque Freud abandonne sa Neurotica, il découvre certes la puissance du fantasme et par là, la psychanalyse elle-même. Mais en réhabilitant le Père, il ne barre plus la voie à une déresponsabilisation possible ni au risque, pour les enfants victimes dits « séducteurs », de se sentir incriminés : n’est-ce pas, finalement, non pas le Père, mais l’Enfant lui-même qui sera qualifié de « pervers polymorphe » ?
Certes, cette dernière expression freudienne est à prendre avec des pincettes : ce qui confère à l’enfant un air de ressemblance avec la perversion, c’est justement le fait qu’il n’ait pas encore, par définition (parce qu’enfant !), intégré les limites structurantes de la culture à laquelle il appartient. Et c’est justement le propre de la fonction parentale que de transmettre ces dernières à l’enfant.
De même, la personne sur le divan se retrouve à exprimer sans aucune censure tout ce qui la traverse, parce qu’elle y est invitée, avec la spontanéité de l’enfant : désirs et sentiments amoureux risquent fort d’être au rendez-vous. C’est la régression inhérente à ce travail, attendue dans un tel cadre.
L’analyste correctement formé est donc prévenu. Et c’est justement la raison pour laquelle il lui incombe la responsabilité de décliner les propositions et de résister aux séductions des analysants, afin de donner à leurs désirs pleins de vie et ô combien précieux toutes les chances de se réorienter vers le monde extérieur.
Lacan dira qu’il s’agit pour l’analyste de ne pas céder sur son désir d’analyste, c’est-à-dire que celui-ci demeure toujours le premier d’entre tous.
Pour l’avenir
On pourrait croire urgent aujourd’hui d’alerter les analysant(e)s sur les risques encourus, en rappelant que la réalisation du désir de séduire une personne de laquelle on attend reconnaissance, amour et plaisirs sexuels et à qui l’on attribue, en vertu du transfert, de nombreuses qualités est très souvent, dans l’analyse, réalisation de l’inceste, et que, de ce fait, elle mène rarement à la relation amoureuse désirée, mais plus assurément, et directement, aux enfers : la redite traumatique.
Mais ce serait, encore une fois, prendre le risque de charger des personnes en position de vulnérabilité. Une vulnérabilité induite par le cadre analytique lui-même. Comme si c’était à elles qu’incombait le devoir (ou la culpabilité) de ne pas céder (ou d’avoir cédé) à leurs désirs et fantasmes !
Or, une personne en analyse est justement non seulement invitée à exprimer librement ses désirs et fantasmes, mais encore à les remettre en jeu dans la dynamique de la relation transférentielle. Cela reviendrait donc à exercer, ni plus ni moins, une double contrainte sur les analysants, et une seconde violence sur les victimes.
Cela n’est pas sans rappeler ces campagnes de prévention contre l’inceste et la pédocriminalité menées auprès d’enfants auxquels on tentait d’expliquer qu’il leur fallait « savoir dire non » !
Non ! C’est aux adultes et aux parents qu’il incombe de savoir dire « non » aux enfants, autrement dit, de transmettre la Loi, tout comme c’est aux analystes qu’il incombe d’être alertés et de mieux se former pour être capables de tenir le cadre analytique de manière douce, mais ferme et sécurisante. Il est devenu crucial que les analystes tentés de céder à un désir autre que leur « désir-d’analyste » prennent conscience des risques qu’ils font courir à leurs analysant(e)s. De manière plus générale, il est urgent que la psychanalyse se dépatriarcalise et ce, de manière radicale, à commencer dans sa théorisation. Il est urgent que chaque analyste s’interroge sans répit sur lui-même et sur sa pratique, avec toute l’humilité nécessaire, car d’aucun ne peut aujourd’hui ignorer ce fait : le système patriarcal, dont nous sommes les produits, et dont le propre est de favoriser, voire de générer ce genre d’abus, et malgré nos joyeuses prétentions et aspirations à nous en émanciper, nous traverse encore tous et toutes, de manière active.